La vie peut parfois être d’une douce et tragique ironie. Takeshi Kitano en sait quelque chose : c’est à cause d’un accident de moto, le 2 août 1994, qu’il contracte les tics nerveux qui traversent comme des éclairs son visage aussi impassible qu’un masque de théâtre Nô. Lui, parle volontiers d’une "tentative de suicide inconscient". Il n’en reste pas moins que la face troublante du cinéaste/acteur a changé ce jour là, l’amuseur public "Beat" cédant définitivement sa place à Kitano, réalisateur prisé des cinéphiles. Petit périple dans son univers.
Asakusa Kid
Le titre d’un des récits publiés par Kitano pourrait résumer à lui seul la formation du japonais : Takeshi est un enfant d’Asakusa, quartier interlope de Tokyo où se côtoient touristes, geishas et souteneurs dans un absurde mélange. C’est là qu’il fait ses débuts dans le "manzai" (équivalent local de la stand-up comedy) et connaît ses premiers succès. Il y cultive surtout une vie bohème, fréquentant quelques personnages qui, plus tard, habiteront son œuvre (femme courage, gamin des rues et yakuzas).
Peindre ou faire des films
Autre constante : la peinture jaillit de son cinéma presque aussi naturellement que le sang d’une plaie. Cette forme d’art, qu’il pratique lui-même, c’est d’abord son père, artisan le jour, qui la lui transmet. Takeshi peint donc par amour du geste, comme un hobby, et n’hésite pas à utiliser ses tableaux dans ses films. De manière plus souterraine, son œuvre ne manque pas de figure de peintre plus ou moins déchu, que ce soit dans le splendide Hana-Bi ou, cette semaine, avec le touchant Machisu d’Achille et la tortue.
Yakuza blues
Autre héritage paternel : la culture yakuza imprègne très tôt Kitano. Car si papa peint le jour, il est gangster le reste du temps. Ironie (encore), Takeshi connaît ses premiers succès grâce au yakuza eiga (ou film de yakuzas). Jugatsu, Aniki, mon frère et surtout le lumineux Sonatine font de lui un auteur à part entière. Presque un malentendu tant le style du japonais, fait de long plans fixes, de tons cristallins et d’une violence sèche et sans lyrisme, s’écarte des standards du genre.
Jeu, tue il
Une partie de la carrière de Kitano se fait en "Beat", comique troupier et animateur star de jeu TV. Le trublion refusant de compartimenter son travail, il alterne de noirs polars avec quelques comédies "gagesques" (Getting any ?) et fait surtout une large place au jeu. Dans Sonatine, L'été de Kikujiro ou Zatoichi il n’est donc pas rare de voir les personnages s’attabler pour une partie ou se lancer dans un drôle de cache-cache.
L’empire des influences
Kinji Fukasaku, Nagisa Oshima : Kitano parle peu de ses références mais les deux seuls qu’il cite spontanément sont aussi deux cinéastes pour lesquels il a joué. À Fukasaku, roi du yakuza eiga, il emprunte le sombre nihilisme ; à Oshima, le surgissement irrépressible du désir. Pour le reste, il faut sans doute aller chercher les influences du côté d’Ozu et de la peinture moderne (Matisse, Klee), chose dont Achille et la tortue ne manquera sans doute pas de témoigner.
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